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The roles we play : une campagne pour résister à l’invisibilisation – Naomi Anderson (en français)

Cette page présente l’introduction réalisée par Naomi Anderson à l’occasion de l’atelier « Invisibilisation des femmes pauvres : hier, aujourd’hui et… demain ? » organisé par le groupe Panthéon-Sorbonne ATD Quart Monde. Elle est également disponible en version originale

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Bonjour, je m’appelle Naomi Anderson.

Je suis une volontaire d’ATD Quart Monde depuis 2014 et je vais parler de l’invisibilité des femmes en pauvreté.

Si les femmes et les hommes peuvent avoir des expériences similaires dans la pauvreté, je pense qu’il faut reconnaître qu’il y a des expériences que vont connaître les femmes qui sont complètement différentes.

Et si nous ignorons ces différences, alors, nous faisons réellement du tort à nos efforts pour combattre la pauvreté en courant le risque que ces expériences uniques que les femmes connaissent deviennent encore plus cachées.

Il est vrai que les femmes ont tendance à dépendre plus de la sécurité sociale que les hommes. En moyenne, les femmes vont plutôt recevoir 20 % de leurs revenus grâce à des allocations, tandis que les hommes reçoivent environ 10 %. Les allocations universelles sont vraiment « guidées » par le genre et cette orientation genrée fait que les femmes sont incitées à rester à la maison et les empêche de travailler.

Le gouvernement s’arrange pour que ça se passe ainsi, mais, après, cela rend difficile pour une femme d’être une mère, parce qu’elles n’ont pas assez d’argent pour prendre soin de leurs enfants, et cela amène souvent les services sociaux à intervenir à domicile. Ces agents de l’État interprètent cela comme l’indication que ces mères en difficulté ne peuvent pas prendre soin de leurs enfants, qu’elles ne sont pas à la hauteur du standard genré selon lequel les mères doivent prendre soin de leurs enfants et leur fournir ce dont ils ont besoin.

Donc, d’un côté, le gouvernement les confine, par un biais genré, dans ce rôle, via les allocations insuffisantes, et, de l’autre côté, il les juge négativement pour le rôle qu’elles essaient de jouer.

Maintenant, je vais parler des violences domestiques et comment le système de sécurité social rend difficile pour les femmes pauvres d’échapper à ces situations, mais aussi comment les femmes sans domicile fixe sont aussi invisibles.

Pour les gens pauvres, selon moi, ce que j’ai appris au cours des années d’observation et de partage, est que l’une des choses les plus difficiles est de ne pas avoir un vrai contrôle sur leur vie. Ainsi, l’État répète en permanence où vous devez être, comment vous devez vivre, et vous dit que faire et comment vous comporter.

Il y a également, ces dernières années, la façon dont les coupes, les changements, apportés au système de sécurité sociale, ont dramatiquement augmenté les risques de pauvreté des enfants, et comment cela a rendu très difficile pour leurs familles de tenir leur budget mensuel.

Un des indicateurs de cette détérioration est l’augmentation générale des banques alimentaires, mais aussi le nombre de personnes qui ont besoin de leur aide.

Une des mères, dans The roles we play, qui s’appelle Angela, a parlé de la honte d’avoir à se rendre dans une banque alimentaire, et comment elle a pris l’habitude de se rendre au marché local, où elle est en mesure d’acheter sa nourriture. Mais il a fermé et elle s’est retrouvée à dépendre des banques alimentaires.

Je pense que, pour un grand nombre de personnes, c’est définitivement une source de honte. Les femmes sont plus susceptibles d’assumer des rôles d’aide et de soins, et ces tâches ne sont pas vraiment valorisées, pas toujours reconnues, ou soutenues financièrement par le gouvernement.

Ainsi, par exemple, si vous gagnez plus de 110 £ par semaine, vous n’avez pas le droit à l’allocation de soignant. Du coup, si quelqu’un reçoit une bourse complète d’éducation, cela lui fait perdre le droit à l’allocation de soignant. Cela mène à des cas comme celui de Gwen, dans The roles we play.

Elle est soignante pour son père, tout en essayant d’obtenir un diplôme universitaire. L’une des raisons qu’elle donne pour vouloir obtenir ce diplôme, c’est pour que les gens arrêtent de la regarder comme quelqu’un d’inférieur, qui veut juste vivre avec les aides de l’État et qui ne donne rien en retour. C’est aussi un peu la même chose pour Bea, la fille de Moraene, qui était soignante pour sa mère. Elle explique qu’elle aimait beaucoup passer du temps avec sa mère et avoir la possibilité de s’occuper d’elle, mais elle avait souvent l’impression que les gens dédaignaient ce qu’elle faisait, et lui demandaient pourquoi elle ne se trouvait pas un vrai travail, et pourquoi elle perdait son temps avec ça. Cela, c’est la vraie aberration, parce qu’un système de sécurité social est censé exister pour aider les gens, et pas pour les punir pour des situations adverses qu’ils subissent.

L’un des plus gros problèmes est que les gens sont sans cesse condamnés pour leur propre pauvreté, par exemple en demandant « Pourquoi tu ne cherches pas un vrai travail ? »

Pourtant, la difficulté est grande et, même quand les gens essaient vraiment de rechercher un travail, cela ne veut pas dire qu’ils vont automatiquement s’extraire de la misère. Dans la majorité des cas, même, leur situation ne s’améliore pas de façon notable.

C’est encore plus dur dans ces conditions d’être une femme.

Je pense que c’est difficile de parler des problèmes des femmes, parce que l’on sait que les enjeux sont tellement élevés pour tous les gens qui souffrent de la pauvreté. Nous connaissons les effets insidieux de cette situation, et l’idée qu’il existe un fossé, l’idée qu’un genre ait plus de difficultés que l’autre, que nous devrions nous occuper de l’un plus que de l’autre, peut être quelque chose de clivant.

Mais je crois réellement, grâce aux expériences rapportées par ces femmes, qu’il y a des enjeux importants autour d’elles, et que si nous ne tentons pas de résoudre ces problèmes, alors nous leur causerions réellement du tort.

Je pense ainsi à des question aussi simples que celle de ce que l’on peut appeler la « pauvreté menstruelle », cette situation où des femmes n’ont pas les moyens de se procurer des serviettes hygiéniques, quelque chose que nous n’imaginons arriver que dans les pays en voie de développement, mais non, cela arrive aussi à de nombreuses femmes, au Royaume-Uni et dans les pays dits développés !

C’est quelque chose dont j’ai pris conscience pour la première fois en 2017, quand j’étais à New York, et qu’une activiste d’ATD Quart-Monde, qui avait été SDF avant, m’a parlé du fait qu’elle n’avait aucun produit d’hygiène féminine et qu’elle devait se confectionner des tampons avec du papier toilette : c’était un problème qui ne me serait jamais venu à l’esprit.

C’est pourquoi je pense qu’il est très important, si nous voulons créer un monde plus équitable, où tout le monde puisse trouver sa place et apporter sa part d’humanité aux autres, il est vraiment très important de collecter les opinions des femmes pauvres. Je pense que c’est quelque chose dont le mouvement féministe n’a pas nécessairement discuté, voire pas du tout. Si nous n’incluons pas ces témoignages, alors nous échouerons.

Je souhaite ajouter enfin une dernière chose à propos du mouvement féministe. Bien des femmes parlent beaucoup de valeur personnelle, d’auto-appréciation. En fait, pour moi, après avoir lu les textes des femmes qui ont participé à The roles we play, je songe à tout ce qu’elles ont vécu, et les situations délétères qui, à mon avis, auraient fait craquer la plupart des gens. Être capable de trouver la force de dire simplement « Je suis dans la misère. », alors que l’on peut subir de la discrimination si facilement pour avoir dit cela, ce courage-là, elles l’ont démontré, est incroyable.

Je pense que le mouvement féministe s’affaiblit lorsqu’il dit des choses comme « Dis-toi tous les jours, à quel point tu es quelqu’un de brillant, d’exceptionnel, de magnifique, etc. »

Oui, c’est génial, mais, pour des femmes qui sont réellement inquiètes de savoir si elles ou leurs enfants vont pouvoir manger, ce n’est pas un message réaliste, et c’est quelque chose auquel on doit penser et remédier.

Enfin, les femmes qui se déclarent féministes doivent y penser, et ont également besoin d’intégrer les paroles des femmes pauvres, et de s’occuper des problèmes auxquels elles font face.

Je ne veux pas dire que le mouvement féministe se limite au message de « Aimez-vous vous-même », mais c’est une opinion personnelle que j’ai.

Le courage de ces femmes pauvres, leur façon de s’impliquer et de parler publiquement, est vraiment quelque chose qui m’a aussi donné du courage, d’une certaine manière. 


Pierre Serna

Merci Naomi Anderson pour ce très beau témoignage qui, après l’exposé de Diane Roman, est à mon avis important, car on a là deux aspects, deux discours et points de vue pour la même cause, pour la même réflexion, pour le même sujet qui nous a réunis autour de la façon de rendre visibles des femmes rendues doublement invisibles du fait de leur genre et de leur misère sociale.

Place au débat désormais.

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Publié le 2 décembre 2020, mis a jour le jeudi 10 décembre 2020

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